Patrimoine et lecture publique : une anecdote

Un petit billet pour raconter des expériences intéressantes et, je crois, impossibles à vivre en France, dans un contexte marqué par la “fausse querelle des anciens et des modernes” (l’expression est de Valérie Tesnière, de l’IGB, dans le dernier BBF.
L’autre jour (mercredi dernier), je vais une nouvelle fois travailler à la NYPL (New York Public Library), dans divers départements, pour y faire les recherches nécessaires à mon stage à la Morgan (oui, pour ceux qui n’ont pas suivi, je rappelle que mon temps de recherche personnelle a été supprimé au motif que je fais bien de la recherche durant mon stage).
Au département des cartes, une belle salle à plafond doré, je commande et obtiens rapidement des grands atlas (in plano maximo) du 19e siècle sur la table de la réserve, et, immédiatement à côté, je dépose un livre que j’ai transporté depuis la Morgan (pas très précieux, mais un peu ancien puisque de 1834). Arrive un couple de Texans (Bill et je ne sais plus qui) et leur enfant (Bart, 8 ans). Ils commencent par toucher le livre que j’ai apporté de la Morgan et, un peu étonné, je me contente d’un “”xcuse me!” qui me vaut une réponse pas du tout gênée : “Il est à vous / toi, ce livre ?”. La réponse étant oui, je parviens à faire cesser le tripotage intempestif. Sauf que, pas plus de 10 secondes après, les voilà qui feuillettent les grands atlas de la NYPL. Etant à la table de la réserve, sous les yeux des curators, et ne pouvant plus arguer de la possession, je laisse faire, et alors se passe l’impensable… : rien. Oui, rien de rien. Ils continuent. Comme la plupart des Américains, ils se révèlent être d’une gentillesse désarmante et confondante, me posent des questions sur ce que représentent les cartes, comment elles ont été tracées, ce que je fais, pourquoi je compare les cartes ; le père répète tout à l’usage de son fils en dramatisant un peu (je suis devenu Sherlock Holmes à la recherche du malfaiteur qui a fait la copie d’une carte, à la recherche de ses outils comme au Cluedo, et sur la piste du lieu du crime comme un détective privé ; tout cela étant d’ailleurs parfaitement juste, sauf que de mon côté les mots Sherlock Holmes, Cluedo et Private n’ont pas été prononcés). La discussion prend décidemment un tour amical inattendu et nous échangeons nos expériences new-yorkaises autour des atlas de Santarem (éditions de 1842 et 1849).
Bref, je résume : le patrimoine appartient à tout le monde, et cela se manifeste de façon surprenante parfois.
Conséquences premières : les visites sont nombreuses, et l’entrée et l’utilisation de la bibliothèque sont absolument libres (jusqu’au mois de juin dernier, n’importe qui pouvait commander tous les livres sans même avoir de carte de lecteur, maintenant il faut pour certains livres avoir sa carte de lecteur, qui est toujours gratuite et délivrée immédiatement et automatiquement sur présentation d’un justificatif d’identité). Cela vaut pour la bibliothèque de recherche normale (l’équivalent du rez-de-jardin qui est l’un des grands lieux touristiques de New York) et, donc, pour les départements spécialisés. (Je rassure Marion, il y a bien aussi des “réserves” au sens français du terme.)
Anecdote suite: où le patrimoine est fondé sur la confiance. Du département des cartes comme du département d’histoire et de généalogie — où j’ai demandé des livres pas vraiment répandus sans qu’on ne me demande rien, ni carte de lecteur ni carte d’identité –, je suis sorti avec mon gros livre de 1834 sous le bras, une fois en prenant la peine de dire que le livre n’était pas de la NYPL (ce dont le “clerk” n’avait manifestement que faire), une fois sans rien dire, puis j’ai passé les contrôles de sortie (dont j’ignore la raison d’être) sans qu’une seule question ne me soit posée sur l’origine de ce livre. Précisons : sortir de la salle de lecture générale avec ce livre sous le bras a été d’abord nettement moins aisé parce que j’ai eu la bêtise de dire qu’il venait d’une autre bibliothèque et qu’il n’y avait pas de tampon pour confirmer mes dires ; la solution est de ne rien dire et de laisser le gardien voir qu’il n’y a pas d’estampille de la NYPL, toute autre remarque sur une provenance ne faisant que créer de la confusion.

Conclusion : il y a des pays où le patrimoine n’est pas du tout perçu de la même façon qu’en France. Pour ma part, je suis convaincu que c’est une bonne chose, mais personne n’est vraiment contre (ou pas officiellement et pas à l’enssib).
Addendum : je suis preneur de tout récit d’expérience sur les relations public / patrimoine dans vos bibliothèques et sur les effets de seuil (je précise que la NYPL est un bâtiment majestueux et qu’il faut monter de nombreuses marches pour y entrer), c’est un thème qui m’intéresse beaucoup (y compris la sous-thématique : condescendre ou laisser-faire, les variations de la médiation, là-dessus la bibliographie est déjà longue, mais je ne connais pas de comparatif par culture nationale).

3 thoughts on “Patrimoine et lecture publique : une anecdote

  1. Moi, j’en ai un, de récit d’expérience : dans une bibliothèque dont je tairai le nom, quand on travaille comme vacataire sur des manuscrits (parfois autographes) du XVIIIe siècle, on peut emporter lesdits manuscrits sous le bras, dans son bureau, et les maltraiter pour voir le filigrane ou ce qui peut bien se cacher sous la collette. Bon. Quand, le même jour, on vient dans la même bibliothèque comme simple lecteur (donc qu’on joue le jeu et qu’on ne fait pas sa thèse sur ses heures de boulot, ce qui est somme toute assez honorable), on nous dit plus ou moins (et plutôt moins que plus) aimablement que non, non, ce manuscrit tout pourri et même pas autographe, on ne peut pas le voir sinon sous forme de microfilm, et qu’en plus on est prié de respecter le règlement et de se contenter d’un crayon à papier en table de réserve-non-mais-des-fois-pour-qui-on-se-prend. Moi, la prochaine fois, je prendrai sur mon temps de bureau pour avancer ma thèse !!!
    (PS : c’est du vécu, mais pas par moi…)

  2. Dominique, est-ce que tu peux effectuer pour moi le test ultime : bouffer un hamburger en utilisant un manuscrit rare comme nappe, y laisser tomber du ketchup, puis tenter de faire partir la tache en lessivant avec du coca et, constatant que le manuscrit est irrécupérable, sortir en le jetant dans une corbeille ?
    Merci par avance de ton témoignage…

  3. A Carnegie, il existe depuis un an un programme de conférérences mensuelles sur les fonds patrimoniaux assurées par les conservateurs (ça s’appelle les “Jeudis de Carnegie”, parce que ça a lieu… le jeudi soir). La dernière fois, il était question des livres de voyages. La prochaine fois, on parlera des livres de la Renaissance. L’entrée est libre. Le but avoué de ces séances, où une quinzaine de manuscrits et imprimés précieux sont montrés de près au public (en fait, ça ressemble un peu aux cours d’histoire du livre que certains d’entre nous ont pu suivre à la BSG dans leur jeunesse), est d’inciter les gens à revenir en salle de lecture pour mieux apprécier ces “trésors” (évidemment, dès qu’il y a vingt-cinq personnes à la conférérence, c’est un peu la bousculade autour des bouquins). D’ailleurs, on leur donne sans problème la liste des cotes (et certains réclament). Ensuite, on leur communiquera les originaux (pas comme dans la bibliothèque où travaille Caroline !), mais les conditions de consultation sont assez strictes : gants de coton, uniquement crayon de papier ; parce que le ketchup, on n’a pas encore trouver de moyen de le détacher ! On pourrait donc dire que ces précautions qui entourent la consultation des fonds patrimoniaux créent un effet de seuil, sans compter les vraies marches et le décor un peu impressionnant de la bibliothèque (voulus par l’architecte et le mécène). Le fait est que le public des “Jeudis de Carnegie” est un public cultivé (notamment beaucoup de personnes âgées), mais pas forcément habitué aux salles de lecture (il y a quelques actifs, qui n’ont certainement pas le temps de venir à la bibliothèque en semaine pour le plaisir de regarder un manuscrit). Donc, ça me semble une bonne idée.

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