Des nouvelles de la bibliothèque Carnegie

Comme certain, depuis l’autre rive de l’Atlantique, m’a réclamé un billet sur le mécénat américain après la Première Guerre mondiale (si, si, je vous assure, mais je ne dénoncerai pas) et pour vous remercier de vos réponses nombreuses à mon message (c’est vrai : un conservateur n’est jamais seul !), voici quelques nouvelles de la bibliothèque Carnegie, à Reims.

Tout d’abord, voici le buste de cet auguste personnage, j’ai nommé Andrew Carnegie, qui se trouve devant l’entrée de la bibliothèque :

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A son arrivée, tout visiteur peut donc saluer celui à qui Reims doit sa magnifique bibliothèque art déco. Il faut vous dire que la ville avait énormément souffert des bombardements de la Première Guerre mondiale : selon les sources, le nombre de bâtiments encore debout en 1918 était de 6 ou de 60…, ce qui n’est pas beaucoup. En tout cas, il n’ y avait plus de bibliothèque et, pour remédier à la situation, Andrew n’a pas hésité à donner 200 000 dollars,… ce qui était beaucoup ! (Pendant ce temps, Rockefeller, lui, payait la nouvelle charpente de la cathédrale.)

bibliothèque et cathédrale.jpg

En gravissant les marches de ce temple du savoir (c’est ainsi que la bibliothèque a été conçue par le mécène et l’architecte, Max Sainsaulieu), on peut donc repenser avec émotion aux paroles du cher homme :

« L’homme ne vit pas seulement de pain. »

« J’ai connu des millionnaires manquant cruellement d’une nourriture qui à elle seule peut entretenir tout ce qui est humain dans l’homme, et je connais des travailleurs, et nombre de ceux qu’on appelle pauvres, qui connaissent des plaisirs inatteignables par ces mêmes millionnaires. C’est l’esprit qui enrichit le corps. »

etc.

entrée.jpg

Rien n’était trop beau pour réaliser ce noble idéal. Aussi, la première fois que l’on pénètre dans la bibliothèque, est-on un peu impressionné par le décor : fontaine intérieure (qui ne fonctionne plus, heureusement, c’est quelqu’un qui planche sur la sauvegarde des collections qui parle), murs lambrissés de panneaux d’onyx, mosaïques en marbre, verrière de la salle de lecture… Mais ce que je préfère, c’est encore le lustre du hall d’entrée :
lustre du hall daccueil.jpg

Heureusement l’ambiance n’est pas si solennelle que l’on pourrait croire. D’ailleurs, si vous avez oublié votre carte de lecteur (nécessaire pour se connecter à Internet), on vous prêtera sans problème celle d’Andrew ou de Max !

Car l’on peut bien sûr se connecter à Internet depuis que le bâtiment a été renové et réouvert en 2005. Je ne résiste pas à l’envie de vous montrer l’une des astuces utilisées par les concepteurs de la restauration pour faire entrer la modernité dans la bibliothèque tout en préservant son décor originel :
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Jusqu’au début des années 2000, la bibliothèque Carnegie était la principale bibliothèque municipale de Reims et la situation de la lecture publique était critique (collections à l’étroit, mauvaises conditions d’accueil du public…). Depuis, la ville a profité du programme BMVR et s’est dotée de deux médiathèques, dont celle qui fait face à la cathédrale

médiathèque cathédrale.jpg

et Carnegie s’est vu confier le rôle patrimonial au sein du réseau des bibliothèques rémoises. On y conserve des collections prestigieuses provenant notamment du chapitre cathédral et de l’abbaye Saint-Rémi (pour ceux à qui cela rappelle quelques souvenirs, on trouve dans la réserve des manuscrits passés entre les mains d’Hincmar…), un riche fonds local et un fonds d’étude.

Côté public, on croise d’abord beaucoup de touristes car le bâtiment de la bibliothèque est signalé dans les guides et intégré à certains parcours de l’office de tourisme (des personnes prennent même la bibliothèque pour l’office de tourisme, d’où un tiroir rempli de plans de Reims à l’accueil…). Les étudiants et les lycéens apprécient particulièrement le cadre de la salle de lecture. Enfin, on essaie d’attirer un public plus large avec une animation culturelle extrêmement dynamique et variée : la salle d’exposition a été occupée sans discontinuer depuis la réouverture de l’été 2005, au rythme d’une nouvelle exposition tous les deux mois. Il faut dire que la bibliothèque Carnegie est l’une des vitrines culturelles de la ville et qu’à ce titre, elle est très sollicitée, surtout cette année, puisque c’est l’année “art déco” à Reims.

En ce moment, après une présentation de reliures art déco et celle de la collection d’un cinéphile local, la salle abrite une exposition sur les bières marnaises intitulée “En Champagne, une bulle peut en cacher une autre” ! Semaine du goût oblige, se tiendra également mercredi prochain une conférence sur la gastronomie locale suivie d’une dégustation ; j’attends cela avec impatience (on parle beaucoup de cuisine en ce moment autour de moi, ce qui me rappelle un certain appartement de la rue Récamier…). Ensuite sera installée une partie de l’exposition Jean Dufaux, l’auteur de BD, célébré dans l’ensemble du réseau. Bref, l’activité est intense et l’agenda culturel fort chargé aussi bien à Carnegie que dans l’ensemble du réseau (je vous parlerai peut-être une autre fois des ateliers slam ou des spectacles philo…).

Quant à ma mission, elle est peut-être un peu moins séduisante que le programme culturel des bibliothèques de Reims (je suis celle qui parle d’incendies et de dégâts des eaux à tout le monde), mais elle a le mérite de me confronter aussi bien au bâtiment qu’aux collections et aux agents. Après avoir fait l’état de l’existant, comme dit Marion, je connais donc à présent l’emplacement de tous les extincteurs, je décide s’il faut sauver en priorité la série complète du quotidien local ou bien le fonds Pataphysique (???) et je m’apprête à répandre la bonne parole sur les gestes qui sauvent (pas les usagers ni les bibliothècaires, je le répète, mais les estampes attaquées par une éventuelle moisissure).

Je vous parlerai peut-être une autre fois du jardin amménagé pour les lecteurs dans une annexe de quartier (d’après les billets de Marielle et de Dominique, cela semble être à la mode ; c’est vrai que c’est chouette mais la saison dure sans doute moins longtemps à Reims qu’à Milan !) ou encore de la coopération entre bibliothèques et services d’archives de la région Champagne-Ardenne. Mais pour finir, voici ma participation au concours de bureaux :

mon bureau--- ma chambre.jpg

L’originalité de mon environnement de travail, c’est le truc bleu au premier plan… Un lit, oui, c’est bien ça. Non pas qu’on ait pensé qu’il me faudrait un peu de repos après avoir examiné les plans de la bibliothèque dans les moindres détails et conclu qu’un incendie serait fatal à l’ensemble des collections. Non, quand je vous lis, je me dis que ce n’est pas la bibliothèque qui en aurait le plus besoin qui se dote d’un plan d’urgence… Mais j’habite bel et bien dans la bibliothèque (et je suis mise sous alarme tous les soirs avec les manuscrits d’Hincmar !). Si je me penche par la fenêtre, voici ce que j’aperçois de la frise art déco qui entoure le bâtiment…

vue depuis ma chambre.jpg

7 thoughts on “Des nouvelles de la bibliothèque Carnegie

  1. Tous les soirs, tu es la gardienne du chateau Carnegie… Il n’y a pas trop de fantômes (anciens bibliothécaires ou auteurs locaux ayant décidés de reposer à la bibliothèque…) ? 😉

  2. Malheureusement, je ne peux pas me promener dans la bibliothèque la nuit pour aller à la rencontre des fantômes : je risquerais de déclencher l’alarme en sortant de ma chambre…

  3. C’est pas beau de dénoncer, pourtant je ne regrette pas : voilà un billet qui valait bien la peine d’être écrit ! Mais dis-moi, dormir sur son lieu de travail, ça veut dire que tu es soumise au couvre-feu de la bibliothèque aussi ? Tu ne peux pas profiter de la fastueuse vie nocturne rémoise ? Ah, ma pauvre…

  4. Je tiens a m elever contre la remarque ironique precedente: la vie nocturne remoises EST fastueuse si tu connais les bonnes adresses (a savoir celles ou tu peux avoir le metre de biere pas cher).
    Ah des nouvelles du pays ca fait plaisir!

  5. Arretez de parler de gastronomie, s’il vous plait, pensez a moi qui suis exilee en Angleterre !! Parce que la ou je suis, il y a plein de bibliotheques Carnegie (Torridon Road, Sydenham, Forest Hill pour n’en citer que 3), mais question nourriture, c’est plutot la famine quand on est francais et – donc – exigeant !!

  6. Les larmes m’en viennent.. Je revois mon petit bureau, avec mon petit lit.l Pensez que moi, l’an dernier je me suis fait enfermer le premier soir dans ma chambre et que, ô drâme, il n’y avait pas de cable préitel pour relier la télé à l’antenne et qu’en plus, le téléphone ne permet pas de sortir de la bibliothèque. Heureusement que le téléphone portable a été inventé.
    Allez courage, Séverine, et pense qu’en cas d’incendie, tes cendres seront mêlées à celles de tous les manuscrits carolingiens ! C’est chic non ?

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